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Petite revue de la bibliographie ornithologique sénégalaise, 2016-2019 (Première partie)

Divers articles consacrés à l’avifaune sénégalaise ont été publiés ces dernières années, nous incitant à faire une petite synthèse de ces publications. Le Sénégal est depuis une cinquantaine d’années une terre fertile pour les études ornithologiques, et ces dernières années cela n’a pas changé. Peut-être bien au contraire, même s’il n’y a plus de vrais ornithologues tels que les Morel ou Baillon résidant au pays – peut-être qu’un jour on se risquera à une note sur les nombreux chercheurs et autres personnages ayant marqué l’histoire ornithologique du pays. Peut-être.

Pour le moment, on se limitera aux 3-4 dernières années (2016-2019), en commençant par les publications ayant trait à l’écologie des espèces, suivi par quelques traités taxonomiques pertinents. La deuxième partie couvrira principalement les articles traitant du statut, de la phénologie et de la répartition d’espèces. J’en oublie certainement, donc tout complément que vous pourrez apporter sera grandement apprécié! Une partie des articles qui suivent sont déjà accessibles en ligne, p.ex. sur le site ResearchGate. Quelques-uns se trouvent sur notre page Ressources. Si nécessaire, je peux aussi fournir la plupart sur demande.

Seul bémol, l’absence quasi totale d’auteurs sénégalais dans les publications qui suivent… espérons que la relève ornitho locale – elle existe bel et bien, timidement – pourra changer cet état des lieux dans un futur proche. Ce triste constat a même été démontré, chiffres à l’appui, dans un article récent paru dans la revue Ostrich: Cresswell W. 2018. The continuing lack of ornithological research capacity in almost all of West Africa. Ostrich 89: 123–129. [Le manque continu de capacité de recherche ornithologique dans presque toute l’Afrique de l’Ouest]

Ecologie

  • Comment les Busards cendrés font face au Paradoxe de Moreau pendant l’hiver sahélien: Schlaich et al. 2016. How individual Montagu’s Harriers cope with Moreau’s Paradox during the Sahelian winter. Journal of Animal Ecology (doi: 10.1111/1365-2656.12583).

Cette étude sur le Busard cendré, menée par une équipe franco-hollandaise, illustre de manière concrète comment un hivernant paléarctique répond au paradoxe de Moreau. Ce terme fait référence au phénomène des conditions écologiques se dégradant au fur et à mesure que la saison d’hivernage avance dans le Sahel alors que les migrateurs doivent se préparer pour leur migration prénuptiale bien que les conditions soient alors plus sévères. En suivant 36 busards hivernant au Sénégal, l’équipe a étudié leur utilisation de l’habitat et leur comportement tout en collectant des données sur l’abondance des criquets, leur principale source d’alimentation sur les quartiers d’hiver. Ils ont trouvé que la fin de la période d’hivernage pourrait constituer un goulot d’étranglement au cours du cycle annuel, avec des effets de report possibles sur la saison de reproduction. Les changements climatiques en cours avec moins de précipitations dans le Sahel, associés à une pression humaine accrue sur les habitats naturels et agricoles, entraînant dégradation et désertification, rendront probablement cette période plus exigeante, ce qui pourrait avoir un impact négatif sur les populations d’oiseaux hivernant dans le Sahel.

Le Busard cendré est l’une des rares espèces à être bien étudiée au Sénégal, notamment par des chercheurs de l’Université de Groningen (dont Almut Schlaich et Ben Koks) et du CNRS en France (V. Bretagnolle et cie.). La Barge à queue noire et dans une moindre mesure peut-être le Balbuzard pêcheur, deux autres espèces prioritaires pour la conservation en Europe de l’Ouest, sont également relativement bien suivies dans leurs quartiers d’hiver au Sénégal et régions limitrophes.

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Montagu’s Harrier / Busard cendré, forme sombre, Simal, Dec. 2015 (BP)

 

  • Sélection de l’habitat, “home range” et taille de population de la Marouette de Baillon dans le delta du Sénégal: Seifert, Tegetmeyer & Schmitz-Ornés 2017. Habitat selection, home range and population size of Baillon’s Crake Zapornia pusilla in the Senegal Delta, north-west Senegal. Bird Conservation International (doi:10.1017/S0959270917000077).

Les trois chercheuses (équipe 100% féminine, fait assez rare pour le signaler !) se sont penchées sur une espèce très peu connue et difficile à étudier, en utilisant une approche multi-échelle pour évaluer les exigences en matière d’habitat de la Marouette de Baillon dans le delta du fleuve. Elles ont suivi par télémétrie 17 individus dans le PN des Oiseaux du Djoudj, puis ont modélisé à partir d’images satellitaires et des données de capture la probabilité de présence ainsi que la densité de la population. La taille du domaine vital de l’espèce mesure en moyenne 1,77 ± 0,86 ha, avec des différences significatives entre habitats. La Marouette de Baillon préfère au sein de ses habitats les structures de bord, comme les pistes battues, les bords des plans d’eau ouverts, ainsi que les limites d’une végétation spécifique. Basé sur les modèles de régression, 9’516 ha d’habitat favorable ont été identifiés dans la zone Djoudj, avec une taille de population potentielle de 10’714 ind. (3’146-17’408). Les zones humides du delta du fleuve ont donc une importance exceptionnelle pour les populations africaines et peut-être aussi européennes.

La même étude a également permis la publication, en 2015, d’un article sur le régime alimentaire de ce rallidé : Seiffert, Koschkar & Schmitz-Ornés 2015. Diet of Baillon‘s Crakes Zapornia pusilla: assessing differences in prey availability and consumption during the breeding season in the Senegal River Delta, West Africa. Acta Ornithologica 50: 69–84. [Régime alimentaire de la Marouette de Baillon : évaluation des différences en matière de disponibilité des proies et de consommation pendant la saison de reproduction dans le delta du fleuve Sénégal].

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Baillon’s Crake / Marouette de Baillon f., Saint-Louis, Dec. 2017 (BP)

 

  • Ecologie de l’alimentation de phaétons se reproduisant dans deux environnements marins contrastés de l’Atlantique tropical: Diop et al. 2018. Foraging ecology of tropicbirds breeding in two contrasting marine environments in the tropical Atlantic. Marine Ecology Progress Series 607: 221–236.

Menée par Ngone Diop, cette étude combine le suivi par GPS, des variables environnementales et des échantillons des régurgitations au cours de l’incubation et de la ponte pour comprendre l’écologie alimentaire du Phaéton à bec rouge, ainsi que les stratégies de recherche de nourriture susceptibles de changer entre deux environnements marins différents: les Iles de la Madeleine (situées dans la remontée du courant canarien) et l’île de Sainte-Hélène au centre de l’Atlantique sud. Des différences substantielles observées dans le comportement d’alimentation entre les deux colonies indiquent qu’il faut être prudent lorsqu’on extrapole les habitudes de recherche de nourriture des oiseaux de mer tropicaux se reproduisant dans des environnements océanographiques contrastés. La surexploitation de petits poissons et du thon peut réduire les possibilités d’alimentation et conduire à une concurrence avec les pêcheries. On incluera le résumé d’une autre publication par Ngoné, celle-ci sur la taille de la population et la phénologie de reproduction de nos chers phaétons du PNIM, dans la 2e partie.

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Red-billed Tropicbird / Phaéton à bec rouge, Iles de la Madeleine, June 2017 (BP)

 

  • Distribution spatiale et comportement de nidification de l’Echasse blanche dans la zone humide urbaine du Technopole: Diallo, Ndiaye & Ndiaye 2019. Spatial distribution and nesting behavior of the Black winged-stilt (Himantopus himantopus himantopus, Linnaeus 1758) in the urban wetland of Dakar Technopole (Senegal, West Africa) – J Biol Chem Sciences 13: 34-48.

Cette étude menée par Yvette Diallo de l’UCAD a été conduite en deux temps, d’abord en 2012 puis en 2017, permettant d’établir les effectifs et de décrire quelques éléments de la biologie de reproduction de l’Echasse blanche. Des dénombrements réguliers pendant la saison de reproduction (délimitée de manière un peu trop restreinte par les auteurs, qui n’ont couvert que la période de mai à août et non d’avril à septembre) ont permis d’établir un effectif maximum de 531 ind. en 2012 et 766 en 2017, les effectifs diminuant dès le début des pluies, lorsque les conditions deviennent moins favorables. En 2012, 25 nids sont identifiés, et pas moins de 79 en 2017. Les résultats sont présentés sous forme de plusieurs graphiques, mais leur interprétation est souvent difficile et on pourra regretter que les conclusions ne sont pas toujours très claires (et que cet article a été publié dans un journal plutôt inhabituel!). L’étude a toutefois le mérite d’améliorer nos connaissances de la biologie de cet élégant limicole en Afrique de l’Ouest, dont les données de reproduction dans la région se limitaient jusqu’à récemment à quelques cas au Sénégal et au Ghana.

Et justement, nous avons entamé la rédaction d’une note sur la reproduction de l’espèce au Sénégal et en Gambie, puisqu’une actualisation de nos connaissances est nécessaire en vue des nouvelles données dont nous disposons. Si tout va bien, rendez-vous en 2020 pour la publication.

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Black-winged Stilt / Echasse blanche pull., Technopole, July 2017 (BP)

 

  • Régime alimentaire et aire de nourrissage des Goélands railleurs nichant dans le delta du Saloum: Veen et al. 2019. Diet and foraging range of Slender-billed Gulls Chroicocephalus genei breeding in the Saloum Delta, Senegal. Ardea 107: 33–46.

Peu d’informations sur l’écologie de la population ouest-africaine de ce goéland sont disponibles pour appuyer les actions de conservation. Les auteurs, dont notre ami Wim Mullié – seul ornitho quasi local impliqué dans l’étude – ont analysé le régime alimentaire sur la base des otolithes de poisson dans les pelotes de rejection et les matières fécales collectées à proximité des nids en fin de période d’incubation, entre 2000 et 2015. Les goélands consommaient principalement des poissons des familles Cichlidae (25-93%), Clupeidae (0-54%) et Mugilidae (0-34%). En 2014, trois goélands ont été suivis par GPS en vue d’étudier les déplacements et les zones d’alimentation. Pendant la journée, ils ont passé 27% de leur temps à couver les œufs, 10% ailleurs dans la colonie et 63% à l’extérieur de la colonie lors de déplacements à la recherche de nourriture, qui pour deux oiseaux avait principalement eu lieu dans des lagons bordés de mangroves, des salins, des criques, des rivières et un complexe de rizières abandonnées. Le troisième a exploré presque exclusivement la côte atlantique près d’un village de pêcheurs en Gambie. Le domaine vital et la zone d’alimentation des trois oiseaux mesuraient 2’400 et 1’800 km², respectivement.

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Slender-billed Gull / Goéland railleur, Palmarin, Saloum April 2019 (BP)

 

On pourrait encore citer d’autres publications ayant trait à l’écologie et en particulier aux stratégies de migration et d’hivernage d’espèces hivernant dans le pays, mais qui ne concernent pas spécifiquement le Sénégal, comme p.ex. Kentie et al. 2017. Does wintering north or south of the Sahara correlate with timing and breeding performance in black-tailed godwits? Ecology and Evolution 7: 2812–2820. [L’hivernage au nord ou au sud du Sahara est-il en corrélation avec la période et la performance de nidification chez la Barge à queue noire ?], ou encore Grecian et al. 2016. Seabird diversity hotspot linked to ocean productivity in the Canary Current Large Marine Ecosystem. Biol. Lett. 12: 20160024. [Les points chauds à grande diversité d’oiseaux marins sont liés à la productivité océanique dans le Courant des Canaries].

Puis pour terminer cette section, mentionnons encore notre note brève relatant l’observation par mes amis genevois d’un Grébifoulque se nourrissant sur le dos d’un Hippopotame (Zapun et al. 2018. African Finfoot Podica senegalensis feeding on the back of a Hippopotamus. Malimbus 40: 70-71). On y décrit un comportement rarement observé d’un des Grébifoulques présents à Wassadou en février 2018. Nous avons retrouvé deux mentions d’observations similaires sur le fleuve Gambie, ainsi que des données d’Afrique australe et du Congo-Brazzaville (avec le Buffle et le Bongo), mais ce comportement n’avait à notre connaissance jamais encore été documenté sur photo.

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Finfoot / Grébifoulque & Hippopotamus, Wassadou, Feb. 2018 (Christian Huber)

 

Place maintenant à la taxonomie, domaine pointu de l’ornithologie moderne qui grâce aux techniques d’analyse génétique continue de chambouler nos connaissances du domaine – et qu’il importe de ne pas négliger car comme le montre la première étude en particulier, les implications en termes de conservation peuvent être importantes lorsqu’un taxon est élevé au rang d’espèce. A propos, Simon et moi avons résumé les principales changements taxonomiques récents affectant le Sénégal dans cet article publié en début d’année sur ce blog.

  • Quand la morphologie ne reflète pas la phylogénie moléculaire : le cas de trois sternes à bec orange: Collinson et al. 2017. When morphology is not reflected by molecular phylogeny: the case of three ‘orange-billed terns’ Thalasseus maximus, Thalasseus bergii and Thalasseus bengalensis (Charadriiformes: Laridae). Biological Journal of the Linnean Society XX: 1–7.

Rédigé par une équipe internationale, cet article établit notamment que la Sterne royale africaine devrait être considérée comme espèce à part entière, et qu’elle est génétiquement plus proche de la Sterne voyageuse que de la Sterne royale américaine. Ayant été élevée au rang d’espèce, il devrait maintenant être plus facile de mettre en place un statut de protection et des mesures de conservation de ce taxon endémique à l’Afrique de l’Ouest, dont les populations sont assez vulnérables puisque concentrées en quelques colonies seulement.

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Royal Tern / Sterne royale, île aux oiseaux, Saloum, mai 2012 (S. Cavaillès)

 

  • Révision taxonomique du complexe d’espèces du Drongo de Ludwig avec description d’une nouvelle espèce d’Afrique occidentale: Fuchs et al. Taxonomic revision of the Square-tailed Drongo species complex (Passeriformes: Dicruridae) with description of a new species from western Africa. Zootaxa 4438: 105-127.

Un billet avait déjà été consacré à cette découverte sur ce blog: en effet, les auteurs décrivent une nouvelle espèce de drongo au sein du complexe de Dicrurus ludwigii, en utilisant une combinaison de données biométriques et génétiques. La nouvelle espèce, le Drongo occidental (D. occidentalis) diffère des autres taxons du complexe par un bec significativement plus gros et par une divergence génétique importante (6,7%) du taxon « sœur » D. sharpei. La répartition de la nouvelle espèce couvre les forêts de galerie des côtes de Guinée (et de la Casamance !) jusqu’au fleuve Niger et le Bénoué au Nigéria.

Une autre étude génétique (par les mêmes auteurs pour la plupart) concerne le Drongo brillant: même si des recherches supplémentaires sont requises, ils recommandent la reconnaissance de plusieurs espèces au sein de ce complexe, les drongos brillants du Sahel et des savanes d’Afrique de l’Ouest devenant Dicrurus divaricatus. Fuchs et al. 2018. Habitat-driven diversification, hybridization and cryptic diversity in the Fork-tailed Drongo (Passeriformes: Dicruridae: Dicrurus adsimilis). Zoologica Scripta 2018: 1–19. [Diversification engendrée par l’habitat, hybridation, et diversité cryptique chez le Drongo brillant].

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Glossy-backed Drongo / Drongo brillant (D. divaricatus), Gamadji-Sare, Jan. 2018 (BP)

 

La suite sera pour dans quelques jours !

 

 

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Évolutions taxonomiques de la liste Sénégal

La littérature disponible pour l’identification des oiseaux d’Afrique de l’Ouest a longtemps été très limitée, et ce n’est que depuis 2002 et la parution du guide Birds of Western Africa de Borrow et Demey que ce manque a été en grande partie comblé. Une deuxième édition de ce guide est sortie en 2014, ainsi que des traductions en français de ces ouvrages (Guide des oiseaux de l’Afrique de l’ouest en 2012 suivi de Oiseaux de l’Afrique de l’Ouest en 2015). Deux déclinaisons nationales de ce guide ont été publiées, à savoir Birds of Ghana (2010) et Birds of Senegal and the Gambia (2012) qui est le guide le mieux adapté pour l’ornithologue visitant le Sénégal, bien que limité à une version anglaise.

La taxonomie utilisée dans ce guide a évolué suite à la publication de nombreux travaux scientifiques, et il n’est pas rare que lorsqu’on parcourt un compte-rendu de voyage récent ou qu’on veuille saisir des données sur une base de données participative comme observado, ebird ou autre on tombe sur des espèces aux noms inconnus ou différents de ceux qu’on a l’habitude d’utiliser. La taxonomie, qui est la science s’attachant à nommer les organismes vivants, est comme son sujet d’étude : vivante. Elle évolue au gré des avancées scientifiques et technologiques, et permet de cerner les liens et différences entre espèces. Les noms donnés aux espèces peuvent donc évoluer, au grand dam de nombre de naturalistes. Cet aspect est à considérer, notamment quand on consulte la littérature ancienne. Un exemple de changement de nom d’espèce générant des erreurs d’appellation dans les carnets de terrain et sur les bases de données en ligne est celui du Pic goertan. Dans le livre de Morel et Morel Les oiseaux de Sénégambie (1990), ainsi que dans le vieux Serle & Morel (1993) – pendant longtemps l’unique guide de terrain pour l’Afrique de l’Ouest – le Pic goertan est nommé Pic gris, qui réfère aujourd’hui à une espèce différente, bien plus rare et présente au Sénégal uniquement dans le nord du pays, anciennement nommée Petit Pic gris.

Les concepts de délimitation d’espèces se font et se défont au cours du temps, et à l’heure actuelle les recherches ne permettent pas encore de lever le voile sur les liens taxonomiques au sein de certains groupes, comme c’est le cas chez la Pie-grièche « grise » que l’on observe au Sénégal, tantôt rattachée à la Pie-grièche méridionale et tantôt rattachée à la Pie-grièche grise. Parfois appellée “Pie-grieche grise du désert”, ce groupe comprendrait alors au moins trois taxons présents dans le pays: elegansleucopygos et algeriensis.

Dans cet article nous listons tous les changements de noms effectifs depuis la parution de la deuxième version du guide Birds of Western Africa, et l’article sera mis à jour à chaque évolution taxonomique. La liste d’espèces proposée par l’International Ornithological Committee (IOC) sera prise comme référence principale ; c’est aussi celle que nous avons suivi pour établir la liste des oiseaux du Sénégal. Nous ne tenons pas compte dans cet article des évolutions taxonomiques n’amenant pas à un changement du nom d’espèce, tels que le changement d’orthographe des noms scientifiques ou les changements dans les rangs taxonomiques supérieurs au rang d’espèce (changement de famille).

Il faut savoir que la plupart des noms nouveaux ne sont pas issus de la découverte de nouvelles espèces, mais de la réévaluation du statut taxonomique d’espèces ou de groupes d’espèces grâce à l’utilisation d’outils et de techniques d’analyse génétique récentes. Le résultat de ces études est le plus souvent un split, qui est la reconnaissance de différentes espèces à partir de taxons avant considérées comme appartenant à une seule espèce. Sur la base de différences génétiques, morphologiques, accoustiques et/ou d’aire de répartition on aboutit alors à la description de nouvelles espèces. D’autres ajouts taxonomiques proviennent de l’étude d’espèces cryptiques, comme chez les drongos dernièrement. Des analyses génétiques ont permis de reconnaître un ensemble d’espèces différentes chez des espèces à large répartition montrant des variations morphologiques mineures d’une région à l’autre.

Si tout le monde s’accorde pour dire que le nombre actuel d’espèces reconnues en tant que telles est sous-estimé, certains chercheurs pensent même qu’il y aurait en réalité plus de 18’000 espèces distinctes, soit près du double du nombre actuellement établi. Des travaux récents (Fuchs et al. 2018) ont par exemple révélé que le Drongo brillant, espèce couramment observée dans les savanes ouvertes africaines, comprend un minimum de cinq espèces, et que le Drongo de Ludwig présent dans nos contrées est en fait une espèce bien distincte auparavant passée inaperçue.

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Glossy-backed Drongo / Drongo “brillant” (Dicrurus divaricatus), Ziguinchor, Jan. 2019 (B. Piot)

Les résultats de tels travaux scientifiques ne sont pas toujours reconnus par toutes les instances nationales et internationales en charge de la taxonomie et de la nomenclature, et certaines instances reconnaissent un plus grand nombre d’espèces que d’autres. Afin de se maintenir au courant des avancées récentes en termes de taxonomie, il est possible de consulter le site web de l’IOC qui résume biannuellement les résultats des travaux scientifiques dédiés.

Voici donc la liste des principaux changements taxonomiques à prendre en compte depuis la publication du Birds of Senegal and the Gambia (2012) :

Puffin de Macaronésie (Puffinus baroli) ⇒ splitté en deux espèces présentes au Sénégal : Puffin de Macaronésie – Barolo Shearwater (Puffinus baroli) et Puffin de Boyd – Boyd’s Shearwater (Puffinus boydi). Il n’y a pas si longtemps que cela, ces taxons étaient considérés comme faisant partie du “Petit Puffin” (P. assimilis).

Puffin cendré (Calonectris diomedea) ⇒ splitté en deux espèces présentes dans les eaux côtières du Sénégal : Puffin de Scopoli – Scopoli’s Shearwater (Calonectris diomedea) et Puffin cendré – Scopoli’s Shearwater (Calonectris borealis). Auparavant, même le Puffin du Cap-Vert faisait partie de C. diomedea. Nous avions résumé les principaux critères d’identification de ces trois puffins dans cet article.

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Scopoli’s Shearwater / Puffin de Scopoli, Ngor, Nov. 2017 (B. Piot)

 

Grand Cormoran (Phalacrocorax carbo ssp lucidus) ⇒ Cormoran à poitrine blanche – White-breasted Cormorant (Phalacrocorax lucidus) ; à noter que le Grand Cormoran (Phalacrocorax carbo) est également présent sur la liste Sénégal. Le rattachement de la sous-espèce maroccanus du nord-ouest de l’Afrique à l’une ou l’autre de ces deux espèces reste sujet à discussion.

Milan parasite (Milvus migrans ssp parasitus) ⇒ Milan d’Afrique – Yellow-billed Kite (Milvus aegyptius parasitus), appelé “Milan noir d’Egypte” sur observado.org ; le Milan noir (M. migrans) est présent en tant qu’hivernant. Ce split n’a pas été retenu par le HBW, contrairement à la plupart des autres références.

Autour tachiro (Accipiter tachiro) ⇒ Autour de Toussenel – Red-chested Goshawk (Accipiter toussenelii) ; en Afrique de l’Ouest c’est la ssp. macroscelides qui est présente.

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Red-chested Goshawk / Autour de Toussenel, Dindefelo Feb. 2018 (A. Barbalat)

 

Talève sultane (Porphyrio porphyrio) ⇒ Talève d’Afrique – African Swamphen (Porphyrio madagascariensis)

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African Swamphen / Talève d’Afrique, Technopole, Feb. 2018 (B. Piot)

 

Calao à bec rouge (Tockus erythrorhynchus) ⇒ Calao occidental (ou Calao de Kemp) – Western Red-billed Hornbill (Tockus kempi)

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Western Red-billed Hornbill / Calao occidental, Guereo, March 2016 (B. Piot)

 

Hirondelle rousseline: la sous-espece domicella élevée au rang d’espèce devient l’Hirondelle ouest-africaine – West African Swallow (Cecropis domicella), résidente dans le sud et l’ouest du pays. L’Hirondelle rousseline (C. daurica) est donc également visible au Sénégal en tant qu’hivernant et migrateur venu des régions méditerranéennes.

Traquet de Seebohm – Seebohm’s Wheatear/Black-throated Wheatear (Oenanthe seebohmi) : Traité comme espèce par HBW et d’autres auteurs mais pas (encore) par IOC, pour qui c’est encore une sous-espèce du Traquet motteux ; voir notre récent article traitant de l’identification puis du statut de ce taxon.

Traquet à ventre roux (Thamnolaea cinnamomeiventris) ⇒ Traquet couronné – White-crowned Cliff Chat (Thamnolaea coronata) ; ce traquet inféodé aux milieux rupestres du sud-est du Sénégal hérite d’un nom on ne peut moins adapté à son plumage, sa tête étant uniformément noire.

Hypolaïs obscure – Western Olivaceous [= Isabeline] Warbler (Iduna opaca) élevée au rang d’espèce et séparée de l’Hypolaïs pâle – Eastern Olivaceous Warbler (Iduna pallida) ; si la première est très commune au Sénégal, la ssp. reiseri de l’Hypolaïs pâle est un visiteur bien plus rare et encore assez méconnu.

Eastern Olivaceous Warbler / Hypolaïs pâle, Guereo, mars 2016 (B. Piot)

Fauvettes « passerinettes » splittées en 3 espèces, dont 2 sont sur la liste du Sénégal : Fauvette passerinette – Western Subalpine Warbler (Sylvia inornata) et Fauvette de Moltoni – Moltoni’s Warbler (Sylvia subalpina). Nous avions résumé les connaissances sur l’aire d’hivernage de cette dernière dans un article paru dans la revue Malimbus en 2017.

Cisticole roussâtre (Cisticola galactotes) ⇒ Cisticole du Nil – Winding Cisticola (Cisticola marginatus)

Camaroptère à tête grise (Camaroptera brachyura) ⇒ Camaroptère à dos gris – Grey-backed Camaroptera (Camaroptera brevicaudata)

Gobemouche méditerranéen – Mediterranean Flycatcher (Muscicapa tyrrhenica) splitté du Gobemouche gris (M. striata) et également présent au Sénégal. Les deux taxons sont très délicats à identifier sur le terrain, et ce split n’a pas été adopté par toutes les instances.

Gobemouche de l’Atlas – Atlas Pied Flycatcher (Ficedula speculigera) élevé au rang d’espèce; le Gobemouche noir est bien sur également présent en hiver.

Pie-grieche méridionale ssp elegans et leucopygos – Southern Grey Shrike (Lanius meridionalis) ⇒ Pie-grièche grise – Great Grey Shrike (Lanius excubitor), attention taxonomie très fluctuante et potentiellement amenée à évoluer : il paraît assez logique que les Pie-grièches “grises” d’Afrique du nord et du Sahel soient élevées au rang d’espèce, la Pie-grièche du désert.

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“Great” Grey Shrike / Pie-grieche “grise” ssp. elegans, Gandiolais, Dec. 2017 (B. Piot)

 

Pie-grièche isabelle (Lanius isabellinus) ⇒ splittée en 2 espèces, Pie-grièche du Turkestan – Red-tailed Shrike (Lanius phoenicuroides) et Pie-grièche isabelle – Isabelline Shrike (Lanius isabellinus), celle présente au Sénégal étant vraisemblablement la première.

Drongo brillant (Dicrurus adsimilis) ⇒ Dicrurus divaricatus (Glossy-backed Drongo, nom français pas encore connu; on pourrait logiquement retenir le nom d’origine donc Drongo brillant).

Drongo de Ludwig (Dicrurus ludwigii) ⇒ Drongo occidental – Western Square-tailed Drongo (Dicrurus occidentalis) – voir notre billet au sujet de ce taxon.

Bruant cannelle (Emberiza tahapisi) ⇒ Bruant d’Alexander – Gosling’s Bunting, parfois aussi appellé Grey-throated Bunting (Emberiza goslingi).

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Gosling’s Bunting / Bruant d’Alexander, Gamadji Sare, Jan. 2018 (B. Piot)

 

Plusieurs splits sont attendus dans le futur, notamment la séparation des populations africaines et américaines de la Sterne royale, le changement de statut de la sous-espèce africaine de l’Agrobate roux (Agrobate mineur, qui deviendrait alors Cercotrichas minor), la séparation entre le Tisserin à cou noir et le Tisserin pirate (Ploceus brachypterus), l’Amarante masqué splitté en trois taxons distincts (dans la sous-région, elle devient alors l’Amarante vineux, Lagnosticta vinacea). Et bien d’autres encore !

Sterne royale / Royal Tern ssp. albidorsalis, île aux oiseaux, delta du Saloum, mai 2012 (S. Cavaillès)

 

Affaire à suivre!

 

Simon & Bram

 

Description of a new species of Square-tailed Drongo

It’s not every day that a new bird species is described from West Africa, but thanks to some remarkable detective work by Jérôme Fuchs and colleagues, we now know that the “Square-tailed Drongos” occurring in West African forests should be considered a separate species. The researcher from the French National Museum of Natural History and his co-authors from Guinea, Denmark and the US describe what they named Western Square-Tailed Drongo Dicrurus occidentalis in a paper published earlier this year in the journal Zootaxa: Taxonomic revision of the Square-tailed Drongo species complex (Passeriformes: Dicruridae) with description of a new species from western Africa. The full paper is available on ResearchGate and a nice summary is to be found on this site. The abstract is reproduced below.

In summary, Western Square-tailed Drongo is genetically distinct from its “sister species” Sharpe’s Drongo D. sharpei which occurs further east, but cannot be safely identified in the field. The only morphological differences as per current knowledge are bill shape and size: culmen length, bill width and bill height were found to be sufficiently different from Sharpe’s. The authors provide a detailed description of the holotype, a bird collected by Raymond Pujol and Jean Roché on 18 December 1959 in Sérédou in the  N’zérékoré region of Guinea. According to the authors, Western Square-tailed Drongo and Sharpe’s Drongo diverged about 1.3 million years ago, resulting in substantial genetic divergence (6.7%).

Here’s one of the only pictures I could find online of what should now be considered D. occidentalis, from La Guingette forest near Bobo-Dioulasso in Burkina. There’s also this one in the Macaulay Library of a bird in the hand from central Nigeria in 1981.

Western Square-tailed Drongo / Drongo “occidental”, Burkina Faso (Paul van Giersbergen on Afbid)

 

And for comparison purposes, here’s one of D. ludwigii from South Africa:

Square-tailed Drongo / Drongo de Ludwig, South Africa (Alan Manson)

 

Western Square-tailed Drongo is known to occur in secondary forest and gallery forest from coastal Guinea to Nigeria, likely as far east as the Niger/Benue River system in Nigeria. It also occurs in Senegal and in nearby Gambia, more precisely in the forests of Basse-Casamance but also in the Dindefelo area where it was recently found. Of note is that the only publicly available sound recording of this taxon is from Dindefelo¹, made by Jean-François Blanc and friends in March 2016 when they found several Square-tailed Drongos on the edge of the Dande plateau (see Blanc et al. 2018. Noteworthy records from Senegal, including the first Freckled Nightjar, ABC Bull. 25 (1), for more details and a photograph of one of the drongos). There are several relevant recordings on Claude Chappuis’s CD set, one from SW Senegal and a few different call types from gallery forests in S Ivory Coast.

More sound recordings are needed to establish the extent of vocal differences between the various taxa within the Square-tailed Drongo “species complex”; it is mentioned in the species account on HBW that there are clear regional differences in vocalisations: in W Africa more muted calls compared with E birds, which have more “ringing” tone – not surprising now that it is clear that these are different species! As is often the case with closely related and morphologically very similar species, the song and calls are often sufficiently different to be useful to safely identify the species. I have some from Mozambique, but now just need to go to Casamance – another good excuse to make it out there¹.

Of course, I was now wondering whether any of the drongos that we saw in February in the Dindefelo forest and along the nearby Gambia river, were Square-tailed rather than Fork-tailed Drongo which is the default species throughout… but at least on the picture below Fork-tailed can be confirmed.

The “new” species also occurs further east, creeping into SW Mali and S Burkina Faso where some decent gallery forest still remains. In this respect, the distribution map in the paper isn’t very accurate and slightly misleading as it doesn’t include these two countries, and the range shown for Senegal is way too large. Hopefully the precise distribution, both in Senegal and elsewhere in West Africa, will be further refined in coming years.

Drongo brillant - Dindefelo Feb 2018 - Alain Barbalat

Fork-tailed Drongo / Drongo brillant, Dindefelo, Feb. 2018 (A. Barbalat)

 

Abstract:

We describe a new species of drongo in the Square-tailed Drongo (Dicrurus ludwigii) complex using a combination of biometric and genetic data. The new species differs from previously described taxa in the Square-tailed Drongo complex by possessing a significantly heavier bill and via substantial genetic divergence (6.7%) from its sister-species D. sharpei. The new species is distributed across the gallery forests of coastal Guinea, extending to the Niger and Benue Rivers of Nigeria. We suspect that this taxon was overlooked by previous avian systematists because they either lacked comparative material from western Africa or because the key diagnostic morphological character (bill characteristics) was not measured. We provide an updated taxonomy of the Square-tailed Drongo species complex.

 

¹ Update 2.1.19: in mid-January I managed to sneak out to Casamance for a few days, where I obtained several decent recordings of these drongos, now available on xeno-canto. I also managed a couple of decent pictures, one of which can be found here.